Affiche Le retour du monde
Introduction
4ème de Couverture

CEDA EL FASO

ÉTÉ 2013 - 2014  ·  Hémisphère sud (Argentine - Uruguay - Brésil)

Ne conquiert pas le monde si tu dois y perdre ton âme car la sagesse vaut mieux que l’or et l'argent. Bob Marley

C’était le mois de décembre de 2013, il faisait donc froid à Lyon, il fera donc chaud à Buenos Aires. La nature est bien faite. Les saisons aussi. On finissait une saison de travail de plus, on était en grande forme paralympique, on allait enfin avoir notre “libertad”, notre soi-disant repos.

C’est fou ce genre de métiers comme dans la restauration ou dans le milieu médical où nous avons des jours de repos et non des week-ends. J’avais choisi de prendre un year-end de 6 mois, un de plus. En fumant notre dernière cigarette roulée de l’année à CDG emmitouflés dans cinq kilos de textiles, Alejandro Alvaro et moi-même ne savions pas encore à quel point il allait faire chaud en Argentine. On souriait avec Alejandro car on savait que la prochaine clope sortirait tout droit d’un paquet de Malback, on n'aura plus à se faire chier à la concevoir, on gagnera du temps sur nos vacances. On travaillait dur six mois par an, on y faisait notre quota d’heures de l’année. Je servais des Kevin Bacon à la chaîne, 1000 couverts par jour sur la péniche. Notre burger best-seller.

J’arrivais à table en demandant :
— Qui Baconnait ici ?
On a le serveur qu’on mérite et fallait servir vite.

Les services s'enchaînent, les relations aussi, l’été touchait à sa fin, et mon One Man Show aux six vannes bien ficelées allait bientôt baisser le rideau. Il était temps, je commençais à saturer. Mais j’étais habitué, je m’emmerdais après 6 mois de vacances et grognais dès le 6ème mois de saison. Je le savais, je serrais les dents. Nous échangions durant ce semestre nos salaires contre notre temps et notre santé et on les rééchangeait les six autres mois. Alé, quant à lui, les passait à Bron, en fac de socio, cherchez l’erreur. Sauf que cette fois, l’appel du pays et de sa paye du Starferry #barburgerbiere #quelquessaladesaussi #bergesdurhone lui ont rendu possible trois mois de villégiature en Amérique du Sud plus trois mois de vie Croix-Roussienne. Six mois de règne contre six mois d’esclavagisme économique. Mais là, on était au premier jour du voyage. Du mec à plaindre au mec à envier dans la même semaine.

C’était un rythme qui me plaisait bien, au bout de six mois de travail je pétais un câble et au bout de six mois d’inactivité aussi. Avec Alé, on s’est lié d’amitié dès notre premier café ensemble d’avant-service. Il était argentin et j’aimais l’Argentine. On lui a expliqué le travail, il a fait croire qu’il savait faire, il avait menti, je l’avais grillé, mais il a parfaitement exécuté ce qu’on lui disait, il ne surenrichissait pas sur une consigne, il répondait simplement : Okay. C’était devenu mon poulain, j’avais de la patience avec lui plus qu’avec d'autres, il me le rendait bien, c’est vite devenu un pilier de l’équipe. Amener à manger, boire, prendre des commandes, débarrasser n’a vraisemblablement rien de compliqué, mais un peu quand même et il fallait tenir 12 heures par jour, 250 à 300 heures par mois sans day-off pendant 6 mois sauf jour de pluie, ici se trouvait toute la complexité du travail. Durant notre vol, on a ressassé notre saison au StarFerry. Nous faisions jusqu’à 1000 couverts par jour de week-end de 2011 à 2015. On rencontrait beaucoup de monde, des copains, des copines, des PQA et si peu de journées pluvieuses…

Tous les soirs, lors de notre pinte de fin de service, nous jouions au backgammon avec un porrito à la bouche afin de redescendre dans les tours et avoir des conversations sans détours. Nous débriefions sur les actions des 1000 clients et clientes de la journée #pintedeblanche432 #S14 #Cliff52, cela faisait très Telenovela. Pour remonter dans les tours, nous allions danser dans les péniches voisines, au Sirius, à la Passagère et à la Marquise, mais jamais à l'Ayers Rock sauf très rares exceptions #SPMdanslejargon #toujoursdanscesensjamaisautrement #onavaitditunverre.

Il y avait donc de nouvelles actions et bails de tous genres à se raconter dès le café du lendemain, enfin le deuxième… Le travail était dur mais on le faisait en fafa. On tenait donc le coup physiquement et moralement pour pouvoir profiter de nos six mois de voyages. C’était dur. Mais cela a été mon rythme pendant six saisons. Je pouvais ainsi facilement dire d’un essai s'il ou elle pouvait tenir la saison à sa première journée. Cette année-là, Alejandro #accentcaliente #beaugosse #socialiste et son frère jumeau Pablo #lememeenplusmaigre #hommeorchestre #littéraireagrégé m’avaient convaincu de venir en Uruguay.

On passera par l’Argentine dire bonjour à son Papa et son frère à Buenos Aires puis en Uruguay voir la maman et fêter le nouvel an à Cabo Polonio. J’avais ensuite prévu de m’esquiver quelques mois après au Brésil avec une copine du lycée #edouardherriot #sttcuvee2003 #pocheeette. Mais déjà 1 mois avec les fréros de LaVega.

Après deux longues correspondances, nous voilà à Buenos Aires. Nous avions préféré avec Alejandro privilégier le prix à la vitesse.

Nous gagnions 10€ de l’heure dans le restaurant où l’on s’est rencontré 3 ans auparavant. Et le vol que nous proposait la TAM (compagnie brésilienne), malgré ses 8 heures de plus de voyage, restait attractif car il nous faisait économiser plus de 160€ sur le vol A/R. 160€ pour 8H, nous avions fait le calcul et accepté le ratio.

On s’était trouvé un spot dans l’aéroport de São Paulo (San Pablo en espagnol ou Saint-Paul en français) sur des bancs pour faire une sieste en attendant notre correspondance. Alejandro m'apprit à ce moment-là que Santiago de Compostela n’était en fait que Saint-Jacques-de-Compostelle, Michael Jackson n’était autre que Michel fils de Jacques. Fou rire en passant de Tom Cruise à Thomas Croisière.

Après pas mal d’attente, de traductions de noms de villes, de mecs et de meufs connus et d’heures de vol, notre compagnie nous a menés au bon aéroport et nous voilà arrivés par les airs à Buenos Aires.

Sur le parking, le papa et le grand frère d’Alé nous attendaient de bras fermes. Je connaissais seulement le grand frère, Daniel #grandfrereadule #littérairepolyglotte #latêtedansleslivres. Je faisais donc connaissance avec le papa. C’est allé assez vite, il ressemble un peu au mien. Kiké, le padre #divorcéquasiremarié #serigraphietextilehotellerie #breakingdadfatigue avait beaucoup de conversation, il nous expliquait sur la route de l'aéroport qu’il y a un grave problème d’indexation du pesos sur le dollar en ce moment et qu’il fallait éviter les banques et changer nos euros au marché noir. À peine garés, nous préparions déjà à manger au barbecue de la viande, des morcillas dulces con miel y ensalada, des chorizos, los riñones, chinchulines, achuras. Je dis BBQ mais je devrais parler d’Asado #surbraisepassurflamme #tktonvamangera22h #tktcestpretpour23hpromis, c’est un barbecue dans la forme mais dans le fond on parle d’un style de cuisson de la viande. Un asado n’est pas seulement un barbecue, c'est aussi un moment à part. Un peu comme quand on se fait une terrasse en France. Si à Lyon on vous préviendra lors de la commande que le chef ne fera pas la cuisson de la viande bien cuite car c’est de la bonne came, en Amérique du Sud on vous prendra pour un carnassier sanguinaire si vous demandez votre viande saignante, et puis avec leur type de cuisson ce n’est pas envisageable. La cuisson de la viande dure deux à trois heures en ressenti, et le double quand on a faim avec ce fumet qui vous passe par le nez, le cerveau et l’estomac. Le temps aux cousins et aux cousines d’arriver, l’odeur de la viande vous fait perdre la boule, la salive et votre patience, faut pas avoir faim, mais après mes premiers repas porteños je commençais à comprendre à quoi ce temps était destiné : c’est le moment où un fils va parler avec son père devant le feu, les tantes parler de leur cousine qui a des soucis de santé en mettant la table. Un asado c’est aussi tout ce qui se passe autour et pas seulement le fait de sacrifier une vache par repas.

Le soir nous avions cuisiné dans le noir car il y avait une coupure d’électricité. Je me suis chargé de faire la salade avec Alicia #secondefemmedekike #psychanalyste #femmededroitedansunefamilledegauche à la chandelle sans avoir le vocabulaire nécessaire pour savoir si je devais laver les légumes avant de les couper. Alé était devant le feu avec son père et lui expliquait son projet de rester en France. Fallait que je les laisse seuls et que je pratique mon espagnol délaissé depuis le Mexique. J’avais l’air trop con face à Alicia avec les oignons et les tomates dans les mains à baragouiner de l'espagnol. Faut savoir qu’en Argentine, au Paraguay, au Chili et en Uruguay ils prononcent le "yo" en "cho", ça fait un peu langage auvergnat d’autrefois ou tel un italien qui parlerait espagnol. Au Mexique, leur espagnol est encore sans trop d’accent et reste une destination privilégiée par les étudiants pour approfondir leur espagnol. C’est même une Californienne qui me l’a dit, un peu comme au Sénégal ou au Mali où l’on parle encore un français sans trop de néologismes, ces nouveaux mots qui déforment une langue, avec un bon rythme et encore de jolis mots.

Le lendemain, nous nous réveillions une fois de plus sans électricité. Ça commençait à être pénible. L'un des problèmes en Argentine restait encore le manque d’éducation concernant le gaspillage énergétique car l’énergie ne coûtait rien, l'électricité étant financée par l'État. Cela a bien changé depuis, les subventions ont été supprimées ou fortement réduites, mais l’inflation est par contre toujours aussi impressionnante. L’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay font souvent le yoyo sur la valeur de leurs monnaies face au dollar. Des lampadaires allumés en pleine journée, des climatisations en fonctionnement dans des pièces vides, les vitrines éclairées le soir... Je ne juge pas non plus, juste que ceci explique cela. Cela impliquait une surconsommation en électricité, donc des coupures qui avaient lieu de midi à 18h. Un cagnard sans nom, ni ventilos électriques, ni clim, ni frigo… Cela forge, cela raisonne les consciences, et cela fait vendre des Power Banks. L’Argentine en est même à acheter de l’électricité à l’Uruguay, me confie fièrement Alejandro, qui a trois passeports — argentin, uruguayen et italien — bien qu’il ne soit allé qu'une paire de fois dans la Botte, dans le village de son arrière-grand-père.

C’est d’ailleurs grâce à cet aïeul que sa famille a récupéré un passeport de l’Union Européenne. Il existe un métier qui répond à cette demande en Argentine : généalogiste. Il suffit d’avoir un grand-père ou un aïeul sur moins de deux générations, une grand-mère, ou de connaître la recette des spaghettis bolognaises par cœur pour prétendre à avoir ses papiers italiens (l’une de ces conditions est fausse, saurez-vous la retrouver ?). La nationalité italienne est principalement régie par le droit du sang (jus sanguinis) : l'enfant né de père italien ou de mère italienne est italien. Toutefois, la transmission de la nationalité italienne par la mère a été reconnue seulement à partir du 1er janvier 1948. Une sacrée avancée pour le droit matriarcal.

Alé se sentait plus Uruguayen qu'Argentin, mais plus Argentin que français, mais toujours plus français qu’italien. Nous sommes d’ailleurs allés acheter nos billets de bateau pour nous rendre chez lui à Montevideo. Cela nous est revenu à près de 40 euros le trajet en bateau semi-rapide. Maintenant qu’il gagne des euros, Monsieur voyage en bateau semi-rapide. Il n’a pas eu une enfance opulente en pesos, ni son jumeau Pablo d’ailleurs. Leurs parents ont fui l'Uruguay quand la dictature a commencé en 1973 et sont allés en Argentine (pas de bol, la dictature argentine commence seulement 3 ans plus tard... mais ils n'étaient plus fichés communistes). Ensuite, ils ont fui l'Argentine pour l'Uruguay quand la crise a explosé en décembre 2001 (pas de bol, la crise a commencé en Uruguay 3 mois plus tard).

Alé n’en pouvait plus de sourire, c’était sa pépite à lui, son but : économiser pour se rendre une fois tous les deux ans au pays. L'Uruguay, c'est quatre vaches en permanence par habitant et deux victoires en Coupe du monde de football, le premier pays à avoir légalisé la marijuana, les lois les plus souples sur l’avortement et tant d’autres choses surprenantes. En gros, c’est les moins cathos du sous-continent.

J’étais ravi qu’il me propose de venir avec lui. En même temps, je ne lui avais pas trop laissé le choix. Mais il n’a pas été contre non plus, bien au contraire.

Voyager seul, c’est un peu apprendre à se connaître, mais j’aime beaucoup aussi voyager avec les gens qui connaissent le spot. J’avale par lampées toutes les histoires, informations, anecdotes qu’ils daignent me narrer.

Je n’hésite pas à faire répéter jusqu’à ce que je comprenne. De toute façon, si l’info a été lâchée, c’est qu’il y a sûrement une raison. Puis c’est enrichissant de connaître des détails qu’on ne lit nulle part, cela rend l’information mémorable.

En arrivant à Montevideo à l’embouchure du Río de la Plata, mon copain m'abandonnait en courant. Il a attendu quand même qu’on accoste pour aller serrer sa maman dans les bras. Estela, la maman #couturièrehorspair #cuisinièredeputamadre #mamafuerte, était évidemment ravie de retrouver le dernier de ses trois fils, arrivé pour Noël 2013. On est rentré sur la rambla de Montevideo en taxi. Elle habitait au dernier étage d’un très haut immeuble avec une vue imprenable sur l’Atlantique. On retrouvait Pablo et leurs copains, ravis de voir revenir les jumeaux au bercail. Nous sommes restés quelques jours avant de partir pour Cabo Polonio, leur madeleine de Proust. Un spot sans électricité ni eau courante, un air de Buenos Aires énergétiquement parlant, mais rien à voir niveau paysage... quoique à 100 US$ la nuit quand même !

Mais avant, on allait s'arrêter dans différents spots. Comme dans le vieux et le nouveau Montevideo : dans le vieux pour visiter, et dans le nouveau pour visiter aussi. Alé pointait du doigt une tour ultramoderne laissée à l’abandon car elle risquait de s’écrouler — encore une magouille d'investisseurs, grommela-t-il. Depuis, ils utilisent la première moitié du bâtiment, soit les vingt premiers étages. Ce n’est pas une question de vertige, mais plutôt de risque d’effondrement. Sur un panneau de cédez le passage (« Ceda el paso »), un mec, un génie, avait remplacé le P de Paso par un F. Un génie fainéant d’ailleurs, il avait seulement effacé la partie arrondie du P.

Nous étions au bon endroit, sur la bonne route. « Ceda el Faso » veut dire exactement : passe, passe le oinj. Devant un autre bâtiment bien plus abouti pour acheter de l’herbe, la mota, je n'étais pas prêt à acheter de l’herbe à un gars qui sortait du ministère du Développement social. C’était Fédé, alias El Oso #costardbasket #surnomaupoil #employédugouvernement, l'un de ses bons amis qui nous rejoindrait plus tard à Cabo. On est devenu très bons copains par la suite.

Il est descendu du grand bâtiment et nous a donné un sac plastique de supermarché avec 500 grammes d'herbe à peine cachés dans un paquet de café. Alé était à peine surpris, et il m’expliqua que l’Uruguay venait de légaliser la marijuana six mois auparavant, au printemps 2013. La loi était passée, mais l’application était à ses balbutiements. Ce qui se disait, c’était que l’herbe allait être vendue en pharmacie sous contrôle de l'État aux alentours de 0,70 US$ le gramme. La paraguaya (NDLP: Paragouwacha) compressée était dorénavant strictement interdite : elle enrichissait le pays voisin et appauvrissait les caisses de l'État en luttant contre. Il venait aussi de dépénaliser l’avortement à quelques mois d’écart. C’est le pays le moins catholique de tous les pays catholiques d'Amérique latine. Tout le monde était si heureux à ce moment-là dans le pays, notamment les jeunes, fumeurs ou non. Ils te faisaient un câlin avant même de te dire leurs prénoms. Ça ne ressemblait pas du tout à mon quartier de Villeurbanne Cusset. C’était le premier pays à l’avoir légalisée…

Sur la route, je regardais une pub Coca-Cola. On y voyait le Père Noël avec son bel apparat rouge buvant un Coca-Cola, et en légende : « Moi aussi je crois en toi… »

Bim ! Il ne m'en fallait pas plus pour recroire en la magie de la période de Noël que j’avais longtemps boudée.

Nous avons pris un bus avec toute la famille pour fêter les premiers repas de cette période estivale. Cousins, cousines, tonton, tata, neveu, le chien, le chat et même le petit copain de la Mama. Artigas ! #mieuxqualasncf #chemiseacarreaux #maîtreasado. C’était mon chouchou, un bon bougre d’une bonne cinquantaine d'années qui était responsable de la maintenance de tous les passages à niveau des trains en Uruguay. Vu le nombre de trains et le nombre de passages à niveau que comportait le pays, il était sollicité une à deux fois par mois, mais constamment d’astreinte… Il portait le prénom d’un héros de guerre uruguayen. Je faisais bien attention de dire son prénom debout, la main sur le cœur quand je le sollicitais ; à défaut de parler l’espagnol, le comique de situation restait la seule façon de m'intégrer.

Le tonton, Hebert #moustacheetcasquette #bonperedefamille #maîtreasado, pensait que je comprenais ce qu’il me disait quand il me parlait en espagnol. Je n'ai pas osé le reprendre, et puis je n’en avais pas la capacité non plus. Et quand je devais dresser la table, je lui demandais avec mon faible vocabulaire si on mangeait « dehors ou pas dehors ? ». Il était mort de rire, il disait à mes copains que les Français avaient beaucoup d’humour comme « nous autres argentins ». Hélas ce n’en était pas, c’était plutôt une lacune, mes amis le savaient bien. Après avoir mangé au moins une vache chacun durant ces quelques repas, il fallait qu’on se lève pour prendre notre bus pour nous rendre à Cabo Polonio.

Les bidochons partent à la playa

Nous sommes arrivés bien à l’heure, avions bien en avance toutes nos affaires sans rien avoir oublié, nous étions seuls de ce côté de la route, bien contents de partir en vacances, pas comme les autres bolosses d’en face qui devaient rentrer avec toutes leurs affaires de plage dans un baluchon à la capitale. Ils montèrent dans le bus qui partit bien vite, un peu trop vite. On venait de se rendre compte que c’était le nôtre. Les bolosses, c’étaient nous, et ceux d’en face, des vacanciers.

Quelques heures plus tard, nous sommes arrivés via un bus 4X4 jaune qui pouvait traverser la plage et les dunes avec facilité dans leur spot de prédilection aussi facilement qu’un passage piétons.

Ce village est magique, hors du temps car difficile d’accès. C’est leur frère aîné Daniel qui les a initiés à venir ici en vacances ; c’était l’endroit où se rendait la jeunesse argentine, notamment de Buenos Aires. Il y était venu tous les ans depuis son adolescence sans exception — c’était bien sa vingtième fois. Il a travaillé quelques saisons au Bar du Bout du Monde. Le patron aveugle laissait le management à Daniel, qui adorait passer des CD de musique française.

Tryo gagnant

Un jour, trois gars accoudés au comptoir du Bar du Bout du Monde lui demandent en espagnol avec un bel accent français s'il aimait vraiment bien le CD qu’il venait de passer, Mamagubida, le premier album de TRYO qui faisait partie de ses groupes préférés. Daniel, en fan inspiré, encense les musiciens, vante leur groove et leur poésie, puis, sûr de lui, propose fièrement de leur graver une copie du disque. Les trois gars rigolent : c’est inutile, car c’est eux, les trois membres du groupe.

Il se passe plein de choses dans ce spot hippie. J’ai été particulièrement ému à mon premier coucher de soleil sur la plage sud du cap.

Alors que le soleil était sur le point de se coucher, nous avons arrêté précipitamment notre partie de Kung Fu Panda pour aller nous asseoir face à l’océan. Nous étions une vingtaine de personnes quand même. Je ne comprenais pas bien ce cérémonial, mais je m’exécutais. À la dernière goutte de soleil enfuie, toute la plage se mit à applaudir. Un moment unique où tout le monde partageait un joli moment, un moment unique de la journée puis de la soirée. C’était beau. D’autant plus que ce même soir, nous allions fêter l’anniversaire des jumeaux : ils étaient nés le même jour.

Nous sommes partis au supermarché de Cabo Polonio — enfin, le marché entouré de murs, enfin, l’endroit où on pouvait acheter des œufs, du Fernet et du Cynar. Le Cynar et le Fernet sont des alcools italiens devenus bien à la mode dans les années 90. Le Cynar est un alcool d’artichaut qui se boit avec du jus d’orange, et le Fernet, qui est la preuve de l'existence de Dieu d’après les Argentins, est à base d'un mélange de plantes mystérieuses et divines... tellement divin qu’ils le mélangent avec du Coca-Cola, qui est la seconde preuve de l’existence divine d’après eux. On trouve des bouteilles de 3 litres de Coca dans les supermarchés, et même à Cabo Polonio. Je préférais m'en tenir à la bière plutôt qu'à leurs boissons trop amères à mon goût ; même le maté, avec toute la politesse, l’envie de découvrir et la convivialité que cette boisson chaude apporte, m'était dur à avaler.

Par contre, cette soirée-là, personne n’avait de problème à avaler quoi que ce soit. Nous avions invité deux Françaises perdues à la mini-supérette de Cabo #meufdeladrome #tombeeapointnomme #soireefrancourugayoargentine à se joindre à notre petite fiesta fiesta. Les pauvres, c’était en fait une orgie…

La suite dans "Le Retour du Monde" …